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Dictionnaire de sémantique
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Rôles thématiques

Un article de Sémanticlopédie.

par Patrick Saint-Dizier


Sommaire

Situation et bref historique

Les rôles thématiques sont des notions très anciennes, qui ont fait l’objet d’élaborations depuis l’antiquité. On les retrouve par exemple, avec une vision adaptée à l’époque, dans les Karakas de la grammaire de Panini (env. 400 Av JC). La vision moderne des rôles thématiques date d’auteurs tels que Gruber (1965), Fillmore, à travers les cas (1968) et Davidson, à travers la notion de logique d’événements (1967). Un rôle thématique est une étiquette abstraite (par exemple : agent, thème, instrument) qui caractérise la relation sémantique qu’un prédicat (verbe, mais aussi préposition, adjectif, nom prédicatif) peut entretenir avec l’un de ses arguments. Les arguments sont en général des SN, des SP ou des propositions, éventuellement des PROs.

Fonction des rôles thématiques

Les rôles thématiques caractérisent très globalement le rôle joué par l’argument par rapport au prédicat. Les rôles thématiques ont fait l’objet de nombreuses controverses sur leur nombre, leur nature et même sur leur existence. En effet, selon les approches, y compris les applications de traitement automatique du langage que l’on considère, la typologie des rôles et leur fonction peut varier considérablement. Nous ne détaillerons pas cette diversité, l’important ici est de bien percevoir la place des rôles thématiques en sémantique. On peut cependant, à titre d’illustration, donner quelques rôles qui font l’objet d’un consensus un peu marqué.

Nous avons tout d’abord le rôle agent, qui caractérise une entité douée de volonté qui réalise ou initie l’action décrite par le verbe (Jean mange une pomme). Ce rôle est, en principe, tenu par le sujet logique du prédicat.

Nous avons ensuite la notion de patient, qui caractérise l’entité qui subit l’action décrite par le prédicat (la pomme dans l’exemple ci-dessus).

Nous avons encore : le thème qui caractérise une entité déplacée, conséquence de l’action dénotée par le prédicat, l’expérienceur, qui fait l’expérience d’un état psychologique (Jean admire Marie), puis le but, la source (ce bruit vient du bureau d’en face) et la position, appliqués aux arguments spatiaux, temporels ou abstraits. Dans un certain nombre d’approches, des rôles thématiques sont aussi définis pour des modifieurs, tels que instruments et moyens. Ils sont assignés en phase d’analyse de la proposition.

Les rôles thématiques en syntaxe

Les rôles thématiques à l’interface de la syntaxe et de la sémantique Les rôles thématiques sont un premier niveau de sémantique très superficiel. Ils sont souvent considérés être à l’interface de la syntaxe et de la sémantique. Du côté de la syntaxe, les rôles thématiques sont liés aux fonctions grammaticales. Il existe, par exemple, des règles de priorité qui stipulent qu’un argument marqué agent soit de préférence réalisé en syntaxe comme un sujet, tandis qu’un patient est réalisé comme un objet direct.


La grille thématique

Une grille thématique est associée à tout prédicat au niveau de sa description lexicale. Cette grille indique les rôles prototypiques qui sont assignés aux arguments du prédicat. En phase d’analyse d’une proposition, ces rôles peuvent être révisés, en fonction de l’interprétation que l’on peut faire des arguments (par exemple l’objet dans donner un livre et donner une gifle peut-être interprété différemment). Une grille thématique est donc une liste ordonnée de rôles thématiques, comme pour les exemples ci-dessous:

Donner : [agent, thème, but]

Acheter : [agent, thème, source]

Aimer : [experienceur, patient]

Vers : [thème ou agent, but]

Grille et sous-catégorisation

Si l’on revient du côté de la syntaxe, chaque élément d’une grille thématique est en correspondance l’élément correspondant de la structure de sous catégorisation (REF Fiche). Dans le case de donner, la grille de sous-catégorisation est :

[SN, SN, SP(datif)],

où le premier SN correspond à l’agent, le second au thème et le SP correspond au but.

Ces exemples sont très simples et sommaires, ils peuvent être largement discutés et développés. Il peut être aussi très difficile, même avec une typologie fine de rôles, d’associer une grille thématique à certains verbes. On notera que les rôles thématiques sont liés à des positions ‘logiques’, c’est à dire indépendamment de la position de l’argument dans une proposition. C’est ainsi que l’agent de donner est le sujet dans la réalisation directe du prédicat (X donne Y à Z), et qu’il est un ‘objet indirect’ dans la construction passive (Y est donné à Z par X). Il en va de même pour les déverbaux, qui gardent a priori la même structure thématique mais des arguments à réalisation optionelle, même si la réalisation de surface diffère notablement :

détruire (X détruit Y) : [agent, patient],

destruction (la destruction de Y par X): [agent, patient]

Le théta-critère

La théorie de Gouvernement et Liage impose, dans ses principes, que tout argument reçoive un et un seul rôle, distinct des rôles assignés aux autres arguments du prédicat. Cette vision, un peu trop stricte dans nombre de cas concrets où on veut rendre des différentes facettes d’une argument, est à présent modulée : il est possible d’assigner plusieurs rôles à un même argument, chaque rôle reflétant un aspect particulier. Ainsi, le premier argument de donner est à la fois l’agent et la source du don, le troisième argument est à la fois le but et le patient. Cette vision est particulièrement pertinente lorsque l’on dispose d’une typologie fine de rôles thématiques. On peut aussi hiérarchiser les rôles assignés à un argument.

Statut des rôles

L’approche générative place donc clairement les rôles thématiques dans la syntaxe, le θ-critère s’assurant que chaque argument reçoit un rôle différent et un seul. Dans ce cadre, les rôles thématiques sont aussi un outil utilisé par exemple pour résoudre de nombreux problèmes linguistiques tels que les anaphores ou l’analyse de la structure des passifs adjectivaux.

Un point de vue assez opposé est soutenu par Jackendoff où les rôles sont postulés faire partie de la structure sémantico-conceptuelle, en aucun cas de la syntaxe. Cet argument est étayé par la démonstration que les variables conceptuelles de la structure lexicale conceptuelle (Lexical Conceptual Structure, LCS, REF fiche) sont marquées par des rôles thématiques. Les rôles ne peuvent alors correspondre à des positions argumentales car les variables conceptuelles apparaissent dans plusieurs configurations fonctionnelles dans la LCS, par exemple, comme illustré ci-dessus agent et source (variable X), très sommairement, pour le verbe donner (X est la cause que Y va de X à Z) :

CAUSE X GO+poss(Y, FROM+poss(X), TO+poss(Z)).

Enfin, notons que certains auteurs, dont (Rappaport et Levin 1998), nient l’existence de rôles thématiques, soulignant que les rôles ne peuvent couvrir toutes les situations et qu’il y a de nombreuses irrégularités qui affectent leur utilité réelle. Ces auteurs postulent que la relation entre la représentation sémantique ou conceptuelle et la structure syntaxique est simplement assurée par la structure argumentale.

Une autre classe d’arguments s’orientent vers le fait qu’une grille thématique (voir ci-dessous) n’est pas une structure viable parce qu’elle masque la possibilité de classifications de verbes par rapport aux composants de sens qu’ils ont en commun, éventuellement reflétés dans leurs propriétés syntaxiques. Enfin, la structure thématique n’est pas toujours stable sous alternance syntaxique, alors qu’elle devrait en être indépendante, en témoigne l’exemple bien connu :

charger le camion de foin
versus: charger le foin dans le camion

où camion passe de thème à but alors qu’il devrait garder le même rôle si l’on s’en tient aux principes donnés ci-dessus.


Les rôles thématiques en tant que types ou proto-rôles

La perspective présentée ici s’inspire essentiellement des travaux de D. Dowty (1989) qui a tenté de donner une définition à la fois plus précise et plus opératoire des rôles thématiques. Ses travaux s’articulent principalement autour de deux points. Premièrement, une théorie sémantique des prédicats, et des verbes en particulier, doit permettre de dériver les conséquences du procès décrit par ce prédicat, en termes d’évolution du monde courant, à partir de sa représentation sémantique lexicale.

Cette approche est courante dans les modèles de l’intelligence artificielle. Par exemple, à partir de X donne Y à Z, il doit être possible d’inférer qu’à l’issue de ce procès, Y n’appartient plus à X mais à Z. Deuxièmement, une distinction sémantique doit être visible au niveau des rôles thématiques si et seulement si il est possible de montrer que cette distinction est pertinente pour la sélection des arguments et la lexicalisation.

Le premier argument présenté ci-dessus développe l’idée qu’un rôle thématique peut-être vu comme un cluster de présuppositions et d’implications, par exemple un agent est un être rationnel, pourvu d’un certain degré de volition. Afin de définir formellement présuppositions et implications, Dowty introduit la notion de rôle thématique individuel attaché à un prédicat donné d. L’expression représentée par la formule suivante :

[ \Box(\delta(x_1, x_2, ... , x_i, ..., x_n) \Rightarrow \alpha(x_i)]

indique que, s’agissant du rôle thématique que l’on peut associer à xi , ce rôle est défini par l’ensemble des propriétés α s’appliquant à xi telles que l’implication ci-dessus est vraie. Un type de rôle thématique peut alors être défini par généralisation. Soit une position argumentale donnée i, jouant un rôle particulier dans tout prédicat δ de T, ensemble de prédicats, alors le type τ est l’intersection des rôles thématiques individuels pour chaque d de l’ensemble considéré :

τ = ∩αδ(xi)

pour tous les prédicats δ de T.

Comme l’ensemble T des prédicats considéré peut-être quelconque, il y a potentiellement une infinité de types τ. Cependant Dowty montre comment identifier des types pertinents tels que agent ou patient, même si cela reste délicat et un peu flou, du fait, en particulier, de la diversité des propriétés relevées sur un grand nombre de prédicats de T.

Le second argument développé par Dowty a pour origine la constatation qu’un rôle thématique ne peut pas être défini a priori, mais à partir de propriétés constitutives, idée que l’on trouve aussi chez Cruse (1986) dans une vision componentielle :

Agent = +volitif, +agentif, +effectif, +initiatif.

Dowty définit alors la notion de proto-rôle, vu comme une abstraction sur plusieurs propriétés. Ses travaux aboutissent à la conclusion qu’il y a essentiellement deux proto-rôles : l’agent et le patient. Ils ont chacun un ensemble de propriétés prototypiques que l’argument doit avoir à un certain degré. Les propriétés de ces proto-rôles sont définies comme suit :

Proto-rôle agent :

1. implication volontaire dans l’événement ou l’état décrit par le verbe (Véronique mange des gâteaux),
2. savoir ou perception (Marie le sait),
3. provoque un changement d’état chez un autre participant,
4. provoque un mouvement.

Proto-rôle patient :

1. subit un changement d’état (Jean ouvre la fenêtre),
2. thème affecté dans son intégrité (Véronique mange une pomme),
3. affecté causalement par un autre participant (fumer provoque le cancer),
4. position stationnaire par rapport au mouvement (le camion entra dans le garage).

Etant donné un énoncé et une analyse de ses propriétés, on peut alors indiquer, pour chaque argument pertinent, son degré de proto-agent ou de proto-patient. Globalement, un argument sera déclaré agent si son taux de propriétés de proto-agent l’emporte sur son taux de propriétés de proto-patient. Cette perspective introduit beaucoup de flexibilité dans l’assignation des rôles thématiques, elle est en accord avec les observations et les besoins exprimés en informatique linguistique.

Dowty suggère alors que les propriétés des proto-rôles sont essentielles lors de l’acquisition du savoir lexical. Enfin, hors du schéma général des proto-rôles, il introduit les thèmes holistiques (non affectés dans leur intégrité : lire un livre) et les thèmes incrémentaux (manger un fruit) qui affectent l’intégrité de l’objet, positivement ou négativement.


Notations usuelles des rôles thématiques

Traditionnellement, la grille thématique est associée à la structure de sous-catégorisation :

Donner : [SN, SN SP(+à)], [agent, thème, but]

Un autre mode de représentation, néo-davidsonien, permet de se focaliser sur l’événement. Dans un énoncé, les arguments, aussi bien que les modifieurs, sont associés à un ou plusieurs événements dénoté(s) par le verbe, notés chacun par une variable événementielle ei. Nous avons alors la représentation suivante (donner n’est associé qu’à un seul événement):

\forall e, \Box[donner(e) \Rightarrow \exists x, agent(x, e) \wedge \exists y  source(y, e) \wedge \exists z  but(z, e)]

Ce formalisme permet, de surcroît, la spécification de diverses formes de contraintes, comme, par exemple :

e,∀x,[[voler(e)∧agent(x,e)]⇒adesailes(x)].

On peut, de la même manière, indiquer que le proto-rôle agent n’est assigné qu’à une position argumentale.


Pour en savoir plus

Cruse, A., Some Thoughts on Agentivity, Journal of Linguistics, vol 9-1, 1973.

Cruse, A., Lexical Semantics, Cambridge university Press, 1986.

Davidson, D., The logical Form of Action Sentences, dans The Logic of Decision and Action}, N. Rescher (ed.), University of Pittsburgh Press, 1967.

Dowty, D., On the Semantic Content of the Notion of Thematic Role, in G. Cherchia, B. Partee, R. Turner (eds), Properties, Types and meaning, Kluwer, 1989.

Dowty, D., Thematic Proto-roles and Argument Selection, Language, vol. 67-3, 1991.

Fillmore, C., The Case for Case, in Universals in Linguistic Theory, E. Bach and R.T. Hams (eds.), Holt, Rinehart and Winston, New York, 1968.

Gruber, J., Studies in Lexical Relations, MIT doctoral dissertation et publié dans Lexical Structures in Syntrax and Semantics, North Holland (1976), 1967.

Haegeman, L., An Introduction to Government and Binding Theory, Basil Blackwel, 1991.

Jackendoff, R., Semantic Interpretation in Generative Grammar, MIT Press, Cambridge, 1972.

Jackendoff, R., Semantics and Cognition, MIT Press, Cambridge, 1983.

Jackendoff, R., The Status of Thematic Relations in Linguistic Theory, Linguistic Inquiry, vol. 18, 1987.

Jackendoff, R., Semantic Structures, MIT Press, 1990.

Rappaport, M., Levin, B., What to do with q-roles ?, dans Syntax and Semantics 21: Thematic Relations, W. Wilkins (ed.), Academic Press, 1988.

Ravin, Y., Lexical Semantics without Thematic Roles, Oxford Univ. Press, 1990.

Roca, I.M. (ed.), Thematic Structure: its Role in Grammar, Mouton de Gruyter, Berlin, 1992.

Williams, E., Thematic Structure in Syntax, Linguistic Inquiry monograph no. 23, MIT Press, 1994.


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